Les artistes sont-ils des écolos ?

A Cris Ouverts, c’est le titre de la sixième édition des Ateliers de Rennes, Biennale d’art contemporain qui a lieu du 29 septembre au 2 décembre.
Ne nous cachons pas. Avant de nous diriger vers la Halle de la Courrouze, nous étions plutôt dubitatifs quant à l’intérêt qu’allait nous susciter les différentes œuvres exposées.
La communication autour de l’événement est, à notre sens, mal mise en valeur avec une œuvre sombre et peu attractive en illustration et un descriptif qui semble s’orienter vers un public confidentiel, pour ne pas dire élitiste. Ce qui constitue un certain paradoxe puisque les affiches diffusées visent à toucher un large panel de personnes, notamment la couche dite  »populaire », au sens le plus noble du terme (diffusées dans les stations de métro et panneaux de toute la capitale bretonne).

L’exploration des liaisons sous toutes ses formes

Pourtant, cette réticence s’est vite estompée, notamment lorsque nous avons découvert l’œuvre de Julien Creuzet avec ce titre à rallonge : “(…)me sens-tu par terre, petit jeu, cheveux dans la poussière. Source solitaire, je suis sorcière. Tête dans les airs, vénère endoctrinien androgyne, sans ovaires, j’ai rdv à 9h, douceur du coeur, à 9h, j’ai des attentes à 9h, mésentente à 9h, j’ai des humeurs, sueur fureur à 9h. À 9h ou à n’importe quelle heure (…)” en totale adéquation avec l’immense champ d’interprétations qui en découle.
Au premier abord, il est difficile de rester indifférent face à ce mélange artistique incluant des écrans, du matériel divers et un tableau qui sont tous reliés par différents fils. Ce sont d’ailleurs ces fils qui nous permettent de constater qu’il ne s’agit non pas de plusieurs, mais bien d’une seule et unique œuvre.

Significatif de l’époque dans laquelle nous vivons, notre regard s’oriente instinctivement vers un premier écran. Nous y voyons le visage d’un homme visible et par moment brouillé par une série de pixels rougeâtres qui s’abat sur lui. Nous pouvons faire un parallèle avec cet environnement du quotidien qui peut parfois nous submerger, jusqu’à influencer voire parasiter notre vision primaire de la vie.

En contre-bas, un second écran s’inscrit dans la continuité. Nous pouvons observer un homme et une femme danser, s’enlacer tendrement, mais aussi se repousser. Entre délicatesse et indélicatesse,  ce jeu de séduction à la sauce  »Je t’aime, moi non plus » met l’accent sur l’ambivalence des relations humaines et des barrières que nous nous créons nous-même, débouchant sur des interactions souvent bien plus complexes qu’elles ne devraient être. Cette partie de l’œuvre se marie efficacement avec le fond sonore s’articulant autour de bruits de grillons et nous entraînant dans une certaine poésie en totale cohérence avec le thème.

Plus haut, nous apercevons un jean froissé. Ce vêtement inter-générationnel, porté partout dans le monde et prisé par toutes les classes sociales, est maintenu par un fil, ce qui symbolise le rapport ô combien fragile entre l’homme et le matériel. D’un point de vue nihiliste, nous pouvons penser à l’importance de l’argent, ce dénominateur trop central de notre monde, qui nous relient presque irrémédiablement à cet aspect matériel, nous permettant aussi bien de nous surélever que de nous faire chuter et ce, parfois brutalement.

Tout proche du jean, il y a un dentier. Oui, oui, un dentier ! Cet élément plutôt étrange à première vue nous amène forcément à esquisser un sourire. En lisant la description des matériaux utilisés, nous apprenons que l’artiste a récupéré le dentier de sa maman, tout comme il a réutilisé -entre autres – une chaise de Fontenay-sous-Bois, une corde d’Istanbul, un verre de Chicago ou encore du cuivre de Bogota. Par ce biais, Julien Creuzet a eu l’idée aussi farfelue que géniale de réutiliser des objets allant de son intimité jusqu’à des horizons bien plus extérieures, avec notamment du matériel issu de plusieurs cultures et lieux différents, preuve notamment de l’ouverture d’esprit de l’artiste qui fait aussi ici, par ce procédé, l’éloge de la mixité.
En réutilisant différents matériels, l’artiste s’inscrit dans les fameux  »3R » de l’économie solidaire et parvient, de surcroît, à en faire une œuvre d’art très équivoque.

Enfin, un tableau parachève l’œuvre et est tout aussi intriguant. Nous pouvons admirer deux corps s’imbriquer et être en totale symbiose.
Au-dessus, il est orné d’une inscription  »It’s a match ! ». Beaucoup, par réflexe, ont pensé aux sites de rencontre, comme par exemple Tinder, et à l’expression utilisée couramment aujourd’hui : le fameux  »ça matche !  ».

Cette dernière partie de l’œuvre offre un décalage intéressant avec une allusion à la modernité des réseaux sociaux, mis en relief par un support plus traditionnel et ancestral qu’est le tableau.
D’ailleurs, ces deux corps fusionnels peuvent être perçus comme un pied de nez envoyé par l’artiste à celles et ceux qui pensent que les rencontres via des outils virtuels peuvent déboucher sur quelque chose de réellement beau.

Par ce tableau, Julien Creuzet nous envoie hypothétiquement un message d’espoir pour demain, en plaçant le progrès technologique comme un élément à prendre en considération pour renforcer durablement les liens entre l’homme et les éléments qu’il a abordés.
Ainsi, le progrès technologique doit-il entrer au centre des débats concernant la question du développement durable ? Il est probable que ce thème fasse partie des différentes réflexions vers lesquelles l’artiste souhaite nous orienter de par cette œuvre qui s’avère être pour nous un véritable coup de cœur.

Ça n’a pas été forcément le cas lors de notre visite au FRAC (ndlr : Fond Régional d’Art Contemporain) où nous avons poursuivi la découverte de la Biennale. Nous nous sommes intéressés particulièrement à Touch Sanitation, une performance artistique de Mierle Laderman Ukeles créée entre 1977 et 1980 aux États-Unis. L’oeuvre est présentée sous forme d’une série de photos où nous pouvons apercevoir l’artiste serrer la main des éboueurs de la ville de New York.

Cette artiste se revendique des mouvements féministes et écologistes de son époque. Elle avait, à travers cette oeuvre, l’intention de revaloriser les travailleurs invisibles qui n’avaient aucune reconnaissance. M. L. Ukeles serait allée jusqu’à serrer la main de 8500 éboueurs de la ville. Cette oeuvre nous montre son implication dans la vie quotidienne des new-yorkais, notamment à travers cette performance qui se veut et se ressent comme un manifeste. Elle renvoie une belle image du travail “ingrat” de ces éboueurs, mais la forme choisie reste quelque peu égocentrique. En effet, son omniprésence sur les photos peut porter préjudice à son message.

Au-delà de ces deux œuvres présentées dans le cadre de la Biennale qui vont dans le sens du propos écologique, on peut s’interroger sur les moyens qui ont permis à ces œuvres d’être produites : l’empreinte carbone du transport des œuvres, les coûts énergétiques, les matériaux en pvc ou en résine… L’Art participe à un monde globalisé et donc dépend du mode de vie actuel avec tout ce que cela implique. Ainsi, on se demande à quel prix l’Art peut se permettre de sensibiliser les gens aux questions du développement Durable, de l’écologie à notre époque, en étant lui-même englué dans un système dont chacun a du mal à se sortir. Pourtant, depuis les années 2010, une nouvelle forme d’art, nommé Art Vert ou Art écologique pointe le bout de son nez. A suivre…

 Matthieu Assgarian, Léa Gratas, Alexis Janvier & Myriam Khalloufi

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