Brigitte Lecordier, une voix intergénérationelle

Nous avons eu l’honneur de pouvoir discuter avec Brigitte Lecordier, comédienne très connue dans le monde du doublage, pour ce numéro spécial mangas. C’est avec admiration, et même intimidation, que nous l’avons interviewée.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Brigitte Lecordier, je suis comédienne, surtout connue pour ma voix, notamment dans les animés Japonais comme Dragon Ball, mais aussi pour Oui-Oui, et aujourd’hui Peepoodoo, La Petite Mort, etc.

Comment avez-vous débuté en tant que comédienne ?

J’ai commencé un peu par hasard car je voulais être clown. J’ai été à l’école du cirque et très vite on est venu me chercher pour jouer au théâtre où j’ai donc joué des rôles d’enfants.

Comment avez-vous été choisie sur Dragon Ball ?

Je ne sais pas comment j’ai été choisie ! Aujourd’hui, quand on fait des essais, on est à peu près 40 personnes. A l’époque, nos patrons nous connaissaient bien, avaient une idée de ce qu’on pouvait faire et ce qui fait que, quand un rôle arrivait, il disait « je verrais bien machin ». Nous étions trois à faire les essais, et j’ai été sélectionnée. Je n’imaginais pas que ça allait donner une chose pareille.

Vous avez vu l’arrivée et l’ascension du Manga en France. Comment cela a impacté votre travail ?

Ça a été très difficile pour moi, car j’étais « collée » à l’animation japonaise que les gens appelaient les « Japoniaiseries ». Donc j’étais la fille qui faisait « de la merde », ce qui me mettait dans une case. De ce fait, beaucoup de productions ne voulaient pas travailler avec moi car ils avaient peur qu’on dise « Ah c’est la voix de Goku », comme si c’était sale. Et j’en ai souffert jusqu’à l’arrivée d’Internet et des fans qui sont venus vers moi. Et là, les chaînes de télé et les producteurs se sont dit « Mince, ces Japoniaiseries ça marche en fait. On n’y comprend rien, c’est qui cette fille, y’a pleins de gens qui la suivent ! ». Les mangas étaient quelque chose de très mal vu. J’ai regardé un journal télévisé une fois où un journaliste est allé à la Paris Games Week où il a croisé un petit garçon de 12 ans fan de Dragon Ball avec T-Shirt, figurine etc. Le journaliste va le voir et lui dit « Alors t’aime bien Dragon Ball », le gamin lui répond « Ouais j’adore » et le journaliste lui dit « Ah ouais, t’aime parce que c’est violent » de façon insistante. A force, le gamin finit par répondre « Euh… ben euh… oui… » et le journaliste reprend le micro en disant « Vous voyez ! Ils aiment la violence ! ».

Qu’est ce que ça a provoqué de votre côté et de celui des équipes ?

Sur Dragon Ball, notre directeur artistique, Pierre Trabaud, qui était d’un autre âge, avait quand-même compris qu’il se passait quelque-chose avec ce dessin-animé. Il a dit « On ne comprend pas tout, mais on va faire comme si on comprenait. On va essayer d’être intelligents ». Et quand quelqu’un arrivait sur le plateau en disant « Aaaah c’est quoi cette merde », il le foutait dehors tout de suite. Il a beaucoup défendu le projet et nous a aidé à le comprendre. Et quand je suis allé au Japon, je me suis rendu compte du phénomène que c’était là-bas. Quand j’ai raconté à mes collègues ce que j’avais vu, ils ne comprenaient pas, ils étaient en mode « Ah bon, ah bon ». J’étais la reine de la terre ! Mais il y a également eu une polémique avec Ségolène Royale, qui avait fait censurer les animés et fait fermer le Club Dorothée, pour cette même raison, à savoir « Ouais c’est violent, ils disent que des bêtises, ça va faire une génération de serial-killer etc. » ! Mais quand je vais en convention voir des gens qui ont grandi avec ma voix, sur ces millions de personnes, il n’y a jamais quelqu’un qui est camé, qui a bu, jamais de bagarres ni rien. C’est une population hyper bienveillante. Tout le monde est accepté, c’est vraiment l’éloge de la différence, de la solidarité, du « être-ensemble » etc. Ça a généré ça et j’en suis très heureuse.

Pouvez-vous nous parler du reste de votre carrière ?

En plus du théâtre, j’ai surtout tourné pour la télévision et des tous petits rôles au cinéma. Aujourd’hui, je retouche un peu aux tournages avec des gens qui ont grandi avec ma voix. Puis j’ai ouvert ma chaîne YouTube pour garder le contact avec ces gens et parler de mon métier. A la radio, j’ai fait ce qu’on appelle des dramatiques radiophoniques pour France-Culture, France-Musique ou France-Inter.

Comment travaillez-vous une voix ?

Ça dépend. Pour Oui-Oui par exemple, plusieurs enfants se sont succédé en version originale, et on m’a demandé de me rapprocher vocalement le plus possible du premier. En France, Oui-Oui a cette chance d’avoir conservé la même voix depuis 30 ans. A l’inverse des productions françaises comme Peepoodoo ou La Petite Mort, où on fait les voix avant le dessin et où le réalisateur donne toutes les caractéristiques du personnage pour les retranscrire vocalement.

Si vous étiez un personnage de Manga, lequel seriez-vous ?

Conan, le Fils du Futur

Comment ressentez-vous l’héritage de Dragon Ball aujourd’hui ? Et que vous apporte cette reconnaissance ?

Avec beaucoup de bonheur. Je mesure ma chance tous les matins d’avoir rencontré le personnage de Goku qui m’a procuré beaucoup de rencontres. Ça m’a permis de faire beaucoup de choses. Je dois être une des seules comédiennes à vraiment pouvoir faire le tour du monde rien qu’avec sa voix. Je suis ravie de rencontrer des millions de gens. Quand on est artiste, les choses peuvent être vues de façon superficielle, à la « Tu prends ce qu’on te donne ». Là, ça m’a apporté des choses plus profondes et plus attachantes.

Propos recueillis par Léonard Blanchet & Alexis Le Cocquen

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