Ce n’est pas une révolte, c’est une révolution

Après le visionnage de la série documentaire Clit Révolution, réalisée par Sarah Constantin et Elvire Duvelle-Charles, nous avons eu le plaisir d’interviewer cette dernière. Il est ici question de féminisme pro-sexe et inclusif, de réseaux sociaux et de ses futurs projets.

Elvire commence par nous raconter son parcours. Son premier pas dans le féminisme : les Femen. « Elles étaient venues faire une action devant chez DSK au moment de l’affaire Nafissatou Diallo. À l’époque, j’étais chez TF1 et j’étais harcelée sexuellement dans l’équipe où je travaillais. Je suis tombée sur ces images-là, qui ont agi en déclic parce que je me suis dit qu’elles avaient trop raison de confronter ces gars », raconte-t-elle. Intriguée par leur côté underground et leur mode d’action, elle rejoint le phénomène. « J’ai envoyé un message et le lendemain j’étais Femen. » Elle y fait la rencontre de Sarah avec qui elle se lie d’amitié et fonde le collectif C.L.I.T. Quelques années plus tard, le projet Clit Révolution mûrit.

Avec plus de 120 000 abonné.e.s aujourd’hui, @clitrevolution a réussi à fédérer une véritable communauté sur Instagram. À l’origine, un projet de série documentaire féministe sur la sexualité, les luttes politiques et la réappropriation des corps. Face au désintérêt des chaînes de télévision, Elvire nous explique avoir dû préparer un plan B : se faire connaître sur les réseaux pour espérer obtenir un financement participatif. Très vite, leur compte Instagram a bénéficié d’un grand succès et le contexte politique, celui de #MeToo, a permis d’exposer au grand jour cette connexion entre sexualité, féminisme et violences systémiques. La popularité de @clitrevolution et l’émergence d’autres comptes sexo ont éveillé l’attention des médias, permettant à Elvire et Sarah de rejoindre un circuit plus classique et de voir leur projet diffusé en ligne sur France.tv Slash.

Clit Révolution est composé de neuf épisodes d’une dizaine de minutes. On y retrouve les deux femmes dans un road trip d’empowerment (empouvoirement), rencontrant tour à tour quelques-unes des organisations et personnalités qu’elles admirent le plus. Dans ces documentaires, elles voyagent : Manchester, New York, Kisumu au Kenya, Rabat, Santiago au Chili, Dublin et Tokyo. « L’idée était de créer des ponts entre différents milieux politico-culturels. On s’est rendu compte qu’on faisait toutes face aux mêmes problématiques, dans leurs spécificités évidemment puisque les réalités sont différentes, mais il s’agit toujours de la même chose », nous rapporte Elvire.

Vous y retrouverez le post-porn d’Olympe de G. et ses jerk off instructions (instructions orales à la masturbation), la collection de sextoys d’Heidi Switch, les magnifiques sculptures de clitoris de Sophia Wallace, la lutte contre l’excision de la team The Restores, le combat pro-choix du mouvement MALI (Mouvement alternatif pour les libertés individuelles), les performances de Cheril Linett et de ses juments, l’art vaginal de Negumi Igarashi et ses manko (chattes) géantes. Se retrouver, se réapproprier, redéfinir, représenter… ces femmes et personnes queer donnent toute sa place au préfixe re- pour retourner la société patriarcale et le regard masculin cis-genre hétéro. « Le female gaze, le queer gaze, c’est l’essence même du documentaire. Les questions de sexualités sont directement liées au male gaze, à un regard standard, patriarcal, hétérosexuel et hétéronormé sur le corps des femmes, et un contrôle des corps par ces mêmes personnes. Du coup, c’était important pour nous de s’en écarter et d’aller vers des personnes qui résistent à ça. On l’a fait à partir d’actions qu’on avait vues et qu’on avait admirées, de travaux qu’on trouvait incroyables. » Le résultat : c’est émouvant, drôle et passionnant.

Aujourd’hui, Elvire nous avoue être doucement en train de tourner la page de la Clit Révolution : « J’ai l’impression qu’on a fait notre boulot, celui de mettre en lumière ce sujet-là. On parle maintenant partout de sexualité bienveillante, positive, etc. C’est un sujet tellement évident que tout le monde en parle, même dans les milieux dans lesquels on s’y attendrait le moins. » Elle s’intéresse désormais à de nouveaux sujets et notamment à la question de la récupération capitaliste des comptes féministes, à laquelle @clitrevolution n’a pas échappé. Elvire nous explique ce cercle vicieux dans lequel se retrouvent les instagrameuses féministes. Elle évoque d’abord le caractère chronophage de son activité. Au-delà des nombreux messages privés qu’elle reçoit chaque jour et auxquels il faut répondre, le fonctionnement de l’algorithme l’oblige à produire de plus en plus de contenu, d’autant plus que @cliterevolution, comme de nombreux comptes sexo, est victime de « shadow ban », soit un blocage total ou partiel d’une communauté en ligne d’un utilisateur, ou du contenu qu’il produit, de telle sorte que celui-ci n’en ait pas conscience. « Plus tu produis, moins qualitativement c’est intéressant, et ça te prend tout ton temps : ça devient un métier. Donc, tu acceptes des partenariats rémunérés avec des marques. À partir de là, t’as ton gagne-pain et donc ta dépendance aux réseaux sociaux et aux algorithmes est plus grande. Du coup on se retrouve avec une situation ubuesque : les créatrices de contenu sont prises au piège ! »

Désormais, Elvire souhaite se lancer dans des projets à plus petite échelle mais avec un contenu plus qualitatif et culturel. Elle a d’ores et déjà monté un club de lecture où, chaque mois, elle présente un livre aux côtés d’autres lectrices. Dans la même démarche, elle souhaiterait prochainement ouvrir un ciné-club féministe : « Maintenant qu’on a obtenu de l’attention, il faut aller dans le fond des choses. Je vois vraiment Clit Révolution comme un cône, un entonnoir : au début on est en superficie et on se pose des questions naïves. J’ai l’impression que la communauté grandit avec nous, donc c’est important d’aller plus loin dans les analyses féministes et les réflexions. » Ce qu’elle a fait en creusant le sujet de la capitalisation des comptes féministes, à travers son essai intitulé Féminisme et réseaux sociaux : une histoire d’amour et de haine, publié en février dernier aux éditions Hors d’Atteinte.

Samuel Da Costa & Akira Prim

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