Création littéraire

Cimetière Nord

C’est un endroit qui ressemble à un jardin à un dédale, une forêt de granit Il y a des arbres et de la végétation
Et c’est un cycle de vie et de mort infini On dirait que la vie s’y est figée
Le temps y est arrêté
Et la vie d’à côté poursuit son cours effréné. Plus d’un million d’aîné·es
Et toujours ce repos éternel
Il y a plein de cailloux pour l’éternité
Il y a plein de fleurs sur les tombes
Il y a même des enfants
Il ne manque rien à celles et ceux qui y reposent.
On dirait une porte de sortie
Le temps n’est plus.
Et la vie poursuit son cours et court toujours
Plus d’un million d’aîné·es
Et toujours ce repos éternel
Un jour où l’autre arrivera notre tour
On le sait bien c’est l’inévitable conclusion
On n’aime pas ça, mais il faut se faire à l’idée.
On dit c’est le destin
Tant pis pour la vie
C’était un beau voyage mine de rien
On aurait pu vivre un peu plus longtemps
Plus d’un million d’années
Et toujours ce repos éternel

L’illustre anonyme : Marie

C’est une journée au bord de la mer, il y a un petit vent frais qui remue mes boucles malgré la casquette que je porte. Le soleil est bien présent et cela se ressent.

Alain, comme toujours, est là avec son appareil photo. Il a l’air encombré mais la taille de ces machines n’a cessé de réduire depuis ma naissance. Peut-être un jour seront-ils aussi petits qu’un bouton ?

Nous sommes arrivés au panneau. Un panneau bien banal mais son message m’amuse « virage sur 1 km ». Je demande à Alain de me prendre en photo près du panneau qui ressemble étrangement à une pierre tombale. Cela fait rire Alain, la dernière fois que nous l’avions vu il était moins sophistiqué. En effet, dans mon souvenir il était fait de bois. Combien de fois mon frère Jean et ses amis sont tombés à l’eau. Je ne les compte pas. Plusieurs conducteurs et leurs autos ont aussi été victimes de cette route.

Le message de ce panneau me rappelle ma vie. Une succession de virages sur longue durée.

Ma naissance dans une famille aimante mais pauvre. Des temps difficiles mais avec des détours vers le bonheur. Suite à la guerre mes parents ont réussi à se reconstruire petit à petit. Moi ? J’ai eu mon premier amour, puis un autre et un autre… Et enfin, Alain.
Le début de notre histoire est lié à ce panneau. A l’époque il n’y avait aucune signalétique pour prévenir les riverains du danger de ce virage. J’en suis reconnaissante car je n’aurai jamais connu Alain. Cet homme, à l’époque jeune homme, qui fila à toute vitesse sur son vélo n’ayant pas freiné à temps à l’arrivé du virage se retrouva en l’air pour enfin finir à l’eau sous mes yeux. Mon Alain à l’eau.
Suite à son accident, comme à tant d’autres, plusieurs plaintes ont été déposées à la mairie mais rien n’a été fait. Nous avons donc créé notre propre panneau. Moi à la peinture et Alain au montage, nous l’avons disposé à l’endroit même où nous nous trouvons, aujourd’hui, à notre retour dans ce village. Nous l’avions quitté il y a de cela quelques années. Suite à de nombreux virages pris à deux, nous avons décidé de nous retrouver ici cet été.
Ce panneau me fait réfléchir à mon futur, avec Alain, à la route à accomplir et celle déjà accomplie. Je suis fière de moi.

La Jégado
Objet : candidature spontanée au poste de chargée des recherches en empoisonnement au département des enfers.

Cher Méphistophélès, 

Étant à présent détenue du futur de mon passé de vivante. Je vous envoie cette candidature afin de poursuivre ma tâche à perpétuité. En effet, moi, Hélène Jegado décédée en février 1852. De mon vivant et encore aujourd’hui, je suis reconnue comme l’une des plus grandes tueuses en série de l’histoire de France et considérée par de nombreux spécialistes comme la plus grande du monde. C’est ainsi que je présente mes services à votre empire, votre cher pourriture.

Recrutée par le grand Ankou en personne et ce dès mon plus jeune âge, je me suis trouvée une véritable passion pour l’art de l’empoisonnement que j’exerce via le métier de cuisinière. J’ai eu l’occasion d’étendre mes expériences dans plusieurs villes bretonnes, puisque j’attache une grande importance à cette région mais surtout à ses habitant·es. Ma spécialisation dans l’empoisonnement est tout publics : enfants, hommes, femmes, religieux, collègues, membre de ma famille, etc…  A titre d’exemple, je peux vous faire part de l’infanticide de la petite Marie Bréger du haut de ses dix ans, que j’ai empoisonné à l’occasion de son goûter d’anniversaire. Puisque l’arsenic est mon outil de travail principal, sa richesse réside dans son habileté à tuer autant les parasites animaux que les parasites humains. En effet, tout comme vous, j’exprime un profond dégoût pour la société et ses individus, ces derniers usant de mes méfaits de sorte à assouvir leurs besoins factices.

De plus, mes résultats sur objectifs sont le témoignage indiscutable de mon efficacité puisque sur mes 97 accusations d’assassinat, 60 personnes y ont succombé. Ce qui élève le taux de réussite à 61%, pour les seuls actes traités par la justice. Je ne saurai donner le chiffre précis du bilan de ma carrière, mais il a été estimé à 364 victimes. Je peux également vanter mes qualités de manipulatrice pour avoir employé une avocate qui lors de ma défense a écrit un ravissant plaidoyer contre la peine de mort ayant sûrement contribué par la suite à aider un certain nombre de mes congénères et futurs criminels à échapper à la peine capitale. Et ainsi permettant d’accroître notre productivité future. 

Ce qui m’intéresse dans votre institution infernale c’est l’opportunité d’un contrat à temps infini qui me permettrait d’expérimenter plus largement mon domaine d’expertise mais également travailler avec vous main dans la main à la réalisation d’un ouvrage théorique sur l’art de la toxicologie à échelle industrielle. 

Dans l’attente d’une réponse de votre part, j’espère sincèrement que mon profil vous conviendra. Je vous adresse mes sincères salutations, votre méchanceté.

Hélène Jégado

La sainte aux pochons

Au centre d’un cimetière, animé d’oiseaux, de petits animaux, de fraîches herbes et de l’odeur de résine de pin, ma tombe se trouve là, embrassée par d’abondantes couches de verdures, de lierre et de laurier. Comme si la vie avait persisté à me tenir compagnie, comme si moi même je m’étais accrochée à la vie, même après tout ce temps.
Les effluves de ces parfums naturels et vivifiants pourraient presque envahir mes sens. La douce chaleur d’un soleil de printemps pourrait presque caresser ma peau. Je ne peux m’empêcher de sourire à cette idée. Toutes ces sensations, aussi éphémères soient- elles, contribuent tant à la beauté de ce monde.
J’aurais parfois aimé en profiter un peu plus, peut-être un peu égoïstement… Mais je sais que ma mort à aussi su profiter à tant de personnes.
Souvent des passants viennent s’arrêter près de ma tombe pour y creuser un peu de terre et la placer dans un petit pochon. Une légende raconte que cela permettrait de guérir les maladies… Je ne sais pas si c’est vrai mais ce petit geste réussit à donner de l’espoir aux personnes dans le besoin, je ne peux qu’en être heureuse.
Toute ma vie j’ai toujours pensé que la bienveillance et la générosité étaient une des meilleures choses que l’on pouvait apporter en tant qu’être humain. Et pourtant tous les jours je voyais la haine se déverser de chacun de ces humains. Quand je pense aux cris rocailleux, acharnés, emplis de dégoût, de la foule lorsqu’un accusé allait se faire exécuter sur le billot, cela me terrifie… Alors dans un effort, peut-être vain, de dissiper cette haine je priais, j’essayais d’apporter toute la douceur et la bienveillance dont j’étais capable à cette âme en peine partie dans un souffle de cruauté et d’aversion. Même si il ne s’agissait que d’une gouttelette de compassion au milieu d’une marée d’animosité, je persistais, et j’ai persisté jusqu’à ma mort.

J’aimais énormément la vie et je l’aime toujours, cela me faisait tellement de mal de voir des gens la porter comme un fardeau, alors je continuais d’apporter mes petites gouttelettes de compassion, peu à peu… En donnant à manger aux pauvres, grâce à l’argent dont me faisait bénéficier mon statut de marquise. Ou en rendant parfois visite aux malades souffrants et esseulés des hôpitaux ; et cela jusqu’en l’année 1677, où je mourrais à l’âge de 47 ans.

On eut cru que depuis le temps mon corps se serait flétri, décomposé. Mais en 1798, lorsqu’il fut à nouveau découvert lors d’un percement de la rue des Carmes, il était intact. Je ne sais pas par quel miracle, la nature ou dieu, a décidé d’accorder à mon corps l’incorruptibilité. Mais ce que je sais c’est que ce joyeux petit incident a permis à de nombreuses personnes de trouver en moi une faiseuse de miracles et de trouver l’espoir et la bienveillance dont ils avaient besoin

Textes écrits par Elisa Poulain, Eden Le Reux, Mélissa Mocquot, Corentin Daubé, Naëll Bannier, Guewen Merre, Alexis Le Cocquen, Fabien Le Goff

Avec Laure Fonvieille

Au théâtre, le matrimoine mis en lumière

Le mot « patrimoine » vient du latin « patrimonium », qui signifie littéralement « l’héritage du père ». Mais qu’en est-t-il de l’héritage de la mère ? L’association « La Mort est dans la Boite », fondée en 2010, s’intéresse à cette question.

Le « Matrimoine », ou autrement dit « l’héritage culturel légué par les générations de femmes précédentes », est une notion ayant bien du mal à se faire entendre. Souvent, lorsque l’on parle d’héritage culturel ou de devoir de mémoire, la place est généralement laissée aux hommes ayant construit notre histoire, qu’ils

soient présidents, soldats, maréchaux ou généraux. Et tandis que certains noms de femmes réussissent à se frayer un chemin vers la lumière, bien trop restent méconnus. L’association « La Mort est dans la Boite », fondée en 2010, s’est donc donnée pour responsabilité de faire vivre et perpétuer les mémoires de nos mères, au travers d’un projet de théâtre, intitulé « Celles d’en dessous ». Laure Fonvieille, instigatrice de cette idée, nous a offert une journée avec elle, pour nous permettre de découvrir plus en détails les coulisses de ces représentations.

Imaginées par elle et Sophie Renou, elles servent à mettre en valeur les noms et les vécus de quelques femmes, aujourd’hui décédées. Mises en scène sous forme de représentation théâtrale, elles ne se situent cependant pas
dans une salle de théâtre, mais au sein d’un cimetière. En effet, visant à rendre hommage à « Celles d’en dessous », la compagnie a préféré ne pas faire dans la demie mesure : elle nous intègre directement au cœur du sujet. Les scènes se dressent donc en pleine nécropole, parfois au cimetière de l’Est ou au cimetière du Nord à Rennes, mais aussi au milieu de ceux de Nantes ou de Strasbourg, en fonction des tombes auxquelles l’association souhaite rendre hommage.

Au cours de la représentation, cinq actrices incarnent donc le rôle de cinq femmes historiques, armées de leur texte
et de leur costume, tout particulièrement préparés, pour nous délivrer une partie du passé des dames oubliées. Les prochaines performances, prévues pour cette année, feront part de la vie de cinq femmes, Hélène de Coëtlogon, Hélène Jégado, Anne-Marie Tanguy, Jo Manix et Marie Bethreux. Toutes étant drastiquement différentes, considérées soit comme « sainte », « meurtrière », « résistante », « artiste », ou « illustre inconnue ».

En compagnie notamment de Sophie Renou et de nombreux autres collaborateurs, Laure Fonvieille travaille sur la direction artistique, la mise en scène et les costumes. Et bien qu’elle trouve de quoi s’occuper avec « Celles d’en dessous », elle reste très active en travaillant sur d’autres projets, notamment sur « Le cœur de l’hippocampe », autre production de l’organisation. Mais ce qui fait également d’elle une membre majeure de « La mort est dans la boîte », c’est sa nature militante et féministe qui la pousse à aborder des sujets de société importants dans son travail. Faisant partie des 20 % de femmes bénéficiant du statut d’artiste, il est d’autant plus important pour elle d’en profiter en transmettant des messages alliant art et féminisme. D’où le choix de mettre un instant le patrimoine de côté, pour se focaliser pleinement sur notre matrimoine bien souvent délaissé.

Elisa Poulain

Création littéraire avec Ali Khelil

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